| Journal de bord n°65 Par Patrice Franceschi, Capitaine de "La Boudeuse". « LA BOUDEUSE » A L’ILE DE SAINTE-HELENE « La Boudeuse », premier trois-mâts français à faire escale à Sainte-Hélène depuis un siècle  Il fait gris et sombre à l’aube du 26 avril lorsque les immenses falaises de l’île de Sainte-Hélène apparaissent à nos yeux. Des falaises impressionnantes de hauteur, enserrées d’épais nuages, battues par des vents violents et le ressac de l’océan. De loin en loin, nous apercevons d’étroites vallées, comme taillées à coups de serpe au milieu de montagnes acérées, ocres et noires. Sur des sommets tabulaires se dessinent les murailles de vieux fortins abandonnés, les silhouettes des casemates et des canons qui protégeaient autrefois cette petite île perdue au milieu de l’Atlantique sud: un spectacle dont nous imaginons sans peine la désolation pour Napoléon lorsqu’il le vit pour la première fois… Nous arrivons de la fameuse « côte des squelettes » en Namibie. Une côte que, par curiosité, nous avons d’abord longé plusieurs jours d’affilé car la ligne de dunes de sable qui la compose forme la partie la plus occidentale du grand désert de Namibie. Une navigation étrange, presque sans vent, enveloppé par la brume qui couvre régulièrement les franges de ce sud-ouest africain. En tentant de mettre pied à terre au milieu des dunes, nous avons manqué perdre un canot et un moteur tant la mer y est violente. Alors, nous avons poursuivis, pratiquement jusqu’au sud de l’Angola, avant de nous enfoncer une fois de plus dans l’océan, toutes voiles dehors dans les alizés de sud-est pour gagner Sainte-Hélène. Et nous y voilà maintenant après une dizaine de jours de mer. Nous approchons lentement de la baie de Jamestown où se trouve la « capitale » de l’île. Dans la nuit, nous avons cargué misaine, hunier volant et flèche de grand-voile, ne gardant que cette dernière et le hunier fixe pour manœuvrer au matin. Bientôt, le petit bourg de Jamestown se dessine dans la vallée qui s’ouvre sur la baie : aux jumelles, nous apercevons une rue centrale qui se faufile entre les murailles vertigineuses de la vallée, de vieilles demeures du 19ème siècle dressées le long de cette rue, quelques petits bâtiments modernes, un quai sommaire, une petite flottille de bateaux de pêche ancrés dans la baie, rien d’autre. 5.000 personnes vivent à Sainte-Hélène, possession toujours britannique, possédant sa propre monnaie et ses propres timbres, mais ne disposant toujours d’aucun aéroport. On ne peut venir ici que par la mer, et le cargo qui ravitaille l’île ne passe que tous les deux mois. Autant dire que les visiteurs sont rares : quelques voiliers de tourisme, des paquebots de croisière de temps à autre, un cargo supplémentaire parfois, c’est tout.
Bientôt « La Boudeuse » jette son ancre bâbord un peu à l’écart de la baie, au pied des grandes falaises. Nous allons rester là trois jours. Le temps d’un bref repos avant de poursuivre la très longue remontée de l’Atlantique sud vers les îles du Cap Vert, le temps aussi, bien sûr, d’une visite symbolique à Longwood, la célèbre maison où Napoléon passa ses six années d’exil avant de mourir. L’accueil des autorités est cordial. Que le port d’attache de « La Boudeuse » soit une ville corse et que nous arborions le pavillon à tête de maure au grand mât ne trouble guère policiers et douaniers. La forme d’évènement que représente l’arrivée de « La Boudeuse », seul trois-mâts corse à être jamais venu à Sainte-Hélène, les amuse plutôt. On est assez fier ici d’avoir eu Napoléon comme « hôte » de marque, et les rivalités franco-britanniques du passé sont oubliées depuis longtemps. Une petite rue porte le nom de Napoléon, des timbres à sa gloire sont vendus à la poste centrale, et son effigie trône sur la « quincaillerie » touristique proposée aux visiteurs dans les quelques magasins de Jamestown: porte-clés, tee-shirt, cartes postales, en la matière rien ne manque… Et les Français, qu’ils soient corses ou non, sont les bienvenus, salués de partout. Le surlendemain de notre arrivée, le gros de l’équipage quitte le bord pour une « mission » bien précise, en forme de symbole: hisser pour la première fois le pavillon corse sur l’ancienne maison de Napoléon. Nous quittons Jamestown à pied par une route sinueuse qui grimpe à travers les montagnes. Longwood est situé dans l’intérieur de l’île, vers l’est, au milieu des montagnes. Deux heures de marche le long de vallées plus ou moins arides et désolées où l’on déploie force travail pour développer agriculture et élevage, et nous atteignons notre but. Autrefois, Longwood était une demeure de style colonial assez sommaire, plutôt petite et totalement isolée. Napoléon et son entourage se plaignaient de cet isolement, de l’étroitesse des lieux, de l’humidité permanente, des vents du sud-est qui charriaient en permanence bruine et brouillard. Aujourd’hui, Longwood est un petit hameau d’une trentaine de maisons modernes, sans guère d’attrait. On se croirait dans des cottages écossais... Nous sommes au milieu du week-end et les habitants se saoûlent tranquillement à la bière et au whisky en attendant le lundi et la reprise des activités. Comme dans toutes les îles perdues, on s’ennuie ferme à Sainte-Hélène, et la jeunesse n’attend que de partir pour la Grande Bretagne ou d’autres horizons… La maison de Napoléon se dresse un peu à l’écart du hameau, ceinturée de jardins bien entretenus. Le ministère des affaires étrangères français a depuis longtemps « récupéré » ce minuscule territoire anglais et le maintient tel qu’il était du temps de Napoléon. Devant la maison, un peu à droite de l’entrée, se dresse un mât où flotte le drapeau tricolore. Un guide nous ouvre spécialement les portes de Longwood, presque cérémonieusement. Pièce après pièce, dans le silence total des lieux, nous découvrons cette maison ordinaire ou Napoléon vécu les six dernières années de son existence: la petite salle de billard, lieu de réception des rares visiteurs, le cabinet de travail où l’empereur vieillissant dictait ses mémoires, la salle à manger, le salon ou fut dressé la chambre mortuaire sur le lit de camp d’Austerlitz… Avant de regagner « La Boudeuse » mouillée sous les falaises de Sainte-Hélène, nous déployons le pavillon corse qui a flotté à son grand mât pour parvenir jusqu’ici, tout effiloché par les vents de l’Atlantique sud. Lentement, nous le montons au mât de Longwood auprès du drapeau français qui s’y trouve déjà. Et nous reprenons la mer… Patrice Franceschi
Capitaine du trois-mâts « La Boudeuse » |
|
>la campagne
>voir le parcours
>Retour au journal du jour |