| JOURNAL DE BORD DE « LA BOUDEUSE » n° 68 Aujourd’hui, par Laury DIJOUX, matelot stagiaire
Le 16 juin 2007, au large de l'Espagne.
Il fait nuit, le moteur s'arrête. Les voiles, emprisonnées depuis le début de notre voyage, ligotées au mât, "rabantées", telles des condamnées, sont enfin libérées. Elles se réconcilient avec le vent, qui les avait quelque peu délaissées ces derniers temps. Eole ne se joue plus d'elles, et les retrouvailles vont bon train. Le phare carré se gonfle sous son emprise, l'instant est magique, et j'observe ce spectacle du pont, toute émue. Je ressens alors comme une curieuse sensation, sensation que j'avais déjà éprouvée, peu auparavant, mais qui se précise. « La Boudeuse » vit, ou plutôt elle revit grâce au vent et c'est un cri de joie que je n'entend pas mais que je ressens. On m'avait prévenue que ce bateau avait une âme, qu'il fallait prendre soin de lui, ou sinon c'est lui qui s'occuperait de nous. Déjà en vernissant ses bois, en ponçant ses ridoirs, j'avais comme l'impression d'être une infirmière plus qu'une bricoleuse. Sous le métal battrait-il un cœur ? Je ne sais pas, mais si coeur il y a, je suis sûre qu'il bât la chamade en ce moment. Heureux de ses amours avec le vent, mais aussi fier de se rapprocher chaque jour un peu plus de la terre qui l'a vu partir depuis maintenant 3 ans et qui l'attend avec impatience. Cette terre qui l'admire et l'aime, devra se contenter d'une brève rencontre, car c'est au vent et à la mer que le bateau reste fidèle.
La vie se définit d'un point de vue scientifique par la capacité que possède un organisme à se reproduire et à évoluer de façon autonome dans son environnement. Mais ce n'est pas de ce point de vue qu'il faut considérer « La Boudeuse ». Ce bateau prend un peu de chacun d'entre nous. Un peu de ce que nous voulons bien lui donner bien sûr, mais aussi une part cachée de nous qu'il arrive à mettre à jour et à s'approprier. Des aventures vécues et des gens qui l'ont connu, il en fait sa force et son âme. Ce bateau qui m'a rendue malade, qui m'a ballotté dans tous les sens alors que j'essayais en vain de dormir, qui m'a donné du fil à retordre ou plutôt de la rouille à piquer et des casseroles à récurer, je commence à vraiment l'aimer. Et je n'ai pas pour habitude de m'attacher aux choses matérielles...
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