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Journal de bord n°67

La vigie

En mer à bord de La Boudeuse le 06/06/07
Richard Madrange
Lieutenant technicien du Cap Vert à Bastia

.

La Boudeuse a quitté les îles du Cap vert et notre mouillage de Praia depuis plusieurs jours. Adieu Saudade, Fejoada et bière Strella obrigado.
Nous croisons à 200 miles marins de St Louis de Sénégal et à 800 miles au SSE des îles Canaries.
La Boudeuse avance à la grâce du vent et des courants a la vitesse d'une méharée maritime en plein désert océanique.
Depuis le départ l'horizon scruté milles fois par la vigie est vide à croire que nous sommes les seuls êtres humains à nous aventurer si loin.
Mais nous savons qu'il n'en est rien et qu'au delà le cercle de l'horizon il existe des dangers.
De nuit des pécheurs à bord de bateaux vétustes bas sur l'eau et mal éclairés, de jour cela peut être une bille de bois en errance échappée d'un navire ou un tronc d'arbre
Rejeté à la mer par un fleuve.
Cela peut être aussi le danger des cargos fantômes navigants aveugles sans marins aguerris pour parer les dangers.
Alors il faut veiller, veiller sans cesse à chaque heure, chaque jour, chaque nuit.
Scruter, scruter encore.
C'est la vigie armée d'une paire de jumelles et d'une radio portable VHF qui doit signaler à la dunette les dangers observés en scrutant inlassablement le cercle de l'horizon.
Depuis trois jours s'égrène la même litanie:
Rien à signaler, rien à signaler...
A chaque heure lors du changement entre le barreur et la vigie, à chaque changement de quart
rien à signaler, rien à signaler...
Alors la routine s'installe, les sens s'assoupissent et l'ont commence à vivre dans ce confort trompeur comme pour l'éternité.
Rien à signaler, rien à signaler...
Et tout à coup le cercle de l'horizon se brise, une forme indéfinie apparaît comme un mirage mais il n'y a pas de mirages en mer.
"Navire en vue gisement au 340 bâbord avant".
Immédiatement les sens se remettent en éveil.
La vigie se crispe sur ses jumelles et ne lâchera plus ce point grossissant.
Elle va transmettre dans l'instant tout changement observé.
L'homme de barre se ressaisit, et maintient au plus près le cap demandé, il se tient paré à exécuter tout ordre de changement de cap.
Le chef de quart commence l'estimation du danger, sommes nous rattrapant, quelle est la vitesse du navire observé, sa distance passera t'il à contre bord, par le travers ou sommes nous sur une route de collision.
Il est trop tôt pour le dire...
Petit à petit, le point se précise, les formes du navire et sa route aussi.
Le bateau est très haut sur l'eau il est à vide et va charger, il passera à contre bord à distance de sécurité estime le chef de quart .
Tout en restants vigilants, la tension retombe.
Le danger devient une distraction rare sur cet océan.
Et chacun selon ses pensées observe avec plaisir et curiosité ce gros navire qui nous rappel que nous ne sommes pas les seuls sur cette immensité.
C'est un minéralier
Aux ordres de financiers lointains, équipages prisonniers d'une planification implacable.
Il va charger ces matières si précieuses à nos industries qui demain nous ferons peut être défaut.
Le voici par le travers, il est trop loin pour voir les hommes de l'équipage et nous ne communiquerons pas par radio.
Le bavardage n'est pas de mise à la mer.
Je me plais à imaginer les marins dans leur passerelle rutilante aux bruits feutrés.
Ils sont la rassembler silencieux admirant avec émotion nôtre beau trois mats goélette car peut être qu'au delà de leur labeur ingrat aiment t-ils comme nous la mer et les bateaux.
Ou alors ce sont ces marins changhaé (1) des temps modernes, forçats insensibles aux choses de la mer ayant du mépris pour nôtre liberté.
A ces inconnues je n'aurais pas de réponse...
Qu'importe ils sont sur la mer comme nous ce sont nos frères.
Le navire s'éloigne.
Il redevient ce point qui disparaît, le cercle de l'horizon se referme.
Rien à signaler, rien à signaler

(1) Changhaié, changhaiage, changhaieurs:
Au siècle dernier au temps de la Marine à voile, enlèvement par la force ou sous l'emprise de l'alcool d'hommes valides pour compléter les membres d'équipages déserteurs.
Ces déserteurs ayants été changhaié ou voulant quitter le navire dont les conditions de vie étaient inhumains.
Evidemment ces derniers n'étaient pas pas payés,"le prix de revient" de ces hommes était donc celui payé par le capitaine au changhaieur(s) du port.
Dans certains cas extrêmes si ces hommes ne convenaient ils étaient jetés par dessus bord, les voyous de la mer existent depuis toujours.



 

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