| Journal de bord n°64 Cette semaine par Christine Chevrier, Commissaire du bord.  Denis Fabre aux commandes de "Commerson". A bord du trois-mâts goélette La Boudeuse En route vers Jakarta Trois coups de sirène pour saluer nos amis Badjao du détroit de Komodo et nous mettons cap à l'Ouest vers la capitale indonésienne pour de nouvelles aventures. Une bonne semaine de mer nous attend mais c'est avec un petit pincement au cur que nous quittons Mauria, Alakim, Hussein, Adin, et bien d'autres de ces " nomades de la mer " avec lesquels nous avons vécu durant trois semaines dans cette région énigmatique des îles de la Sonde. Quelques jours plus tôt, un souvenir parmi tant d'autres
3H30 du matin: Philippe Pothon, notre chef opérateur, Deddy Kurnaedi, notre traducteur indonésien, et moi-même quittons La Boudeuse à bord d'un de nos canots, sous une pluie torrentielle de mousson, afin de rejoindre un groupe de Badjao de Palau (île) Misa qui pêchent le trépang cette nuit. De l'eau plein les yeux, Philippe tient bon la barre. A l'avant, Deddy et moi guettons les hauts fonds et les amarres des embarcations de pêche au mouillage devant l'île
enfin, nous y sommes ! 30 minutes plus tard, nous embarquons à bord d'un bateau traditionnel à balanciers monté par deux hommes et six femmes bottées et voilées. Nous ne connaissons qu'Adin, le propriétaire du navire, l'un des Badjao dont nous nous sentons le plus proche dans cette île. Il lance bientôt le moteur - un incroyable bruit de pétarade ! Nous faisons aussitôt route dans une nuit plus noire que jamais. 1H30 plus tard le bateau s'immobilise au milieu du silence, glissant sur ses balanciers : nous avons atteint le lieu de pêche. La marée descend. Il faut attendre encore un peu pour avoir pied. Une nécessité pour la pêche des trépangs. Des écuelles de riz et de poisson séché passent de main en main. L'aube se lève. La marée est maintenant au plus bas. L'une après l'autre les femmes se jettent à l'eau. Comme elles nous nous armons de bassines et de bâtons et les suivons, de l'eau jusqu'à la taille. La pêche commence pour de bon. Des heures durant nous allons remuer coraux et rochers à la recherche des précieux trépangs. Les Chinois sont très friands de ces limaces de mer qui entrent dans leur cuisine aphrodisiaque. Ils paient un bon prix pour en obtenir. Les Badjao les pêchent à leur intention et je ne peux m'empêcher de songer que les trépangs que je découvre sous mes mains, visqueux et gluants, termineront un jour dans l'assiette d'un chinois de Hong-Kong ou de Pékin que je ne connaîtrai jamais
Ce sont des tranches de vie de ce genre, simples et humaines, que nous laissons maintenant derrière nous tandis que l'étrave de La Boudeuse fend la mer dans des gerbes d'écume qui, la nuit, se transforment en traînée d'étincelles lorsque nous traversons des bancs de plancton phosphorescent. Un jour peut-être nous reviendrons. Et je me demande déjà ce que deviendra l'île Badjao qui m'a le plus impressionnée : Pulau Batu (caillou), un îlot proprement minuscule. 20 mètres sur 50 tout au plus. Trois familles semi-nomades y vivaient, " les pieds dans l'eau ", dans des cases traditionnelles construites sur pilotis, comme si le reste du monde n'existait pas
Ces trois familles m'avaient appris les rudiments de leur langue et j'avais passé avec elles les moments les plus étonnants de cette aventure et des échanges humains qu'elle représente. Maintenant tout change. Vents et courants sont contre nous. Un typhon est en formation loin vers le sud-ouest mais nous en subissons l'influence néfaste : pluies ininterrompues, éclairs dantesques, coups de vent violents, et vitesse quasi nulle pour nous. Ca commence mal
Deux jours plus tard, un nouveau problème se pose : Philippe Pothon, notre chef opérateur qui devait normalement rester avec nous jusqu'au passage de Bali et rentrer de là sur la France où l'attend une nouvelle mission, ne pourra jamais être rentré à temps avec cette météo exécrable. Que faire ? Nous voyons notre capitaine, Patrice Franceschi, consulter les cartes marines, discuter avec Philippe
Bientôt la décision est prise : le capitaine déroute le navire sur un village de la côte de Sumbawa d'où Philippe pourra trouver un moyen de gagner un aérodrome local. Quelques heures plus tard, la côte apparaît, énigmatique dans la brume. Nous mettons La Boudeuse en dérive. La manuvre au bossoir arrière commence pour mettre à l'eau " Commerson " le plus grand de nos canots. Ce n'est pas chose aisée, il y a une forte houle, il pleut dru. Philippe protège ses affaires dans de grands sacs poubelle, Amaury, notre administrateur et Aidil, l'un des deux lieutenants indonésiens, sont chargés par le capitaine de l'emmener a terre. Nous saluons chaleureusement notre camarade, tous sautent à bord et c'est parti
Je suis des yeux le canot qui file droit sur le rivage, bondissant et disparaissant dans les creux formés par cette mer agitée
Le spectacle est magnifique : encore une occasion impromptue de découvrir ces îles indonésiennes montagneuses et luxuriantes d'un peu plus près
plans et arrières plans interminables, brumes au-dessus des montagnes, vert de la végétation tranchant sur le gris menaçant du ciel, mer perlée par les gouttes de pluie
Que c'est beau ! Enfin le canot revient, mission terminée. Nous le remontons au bossoir et reprenons notre route dans les bourrasques. | |
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