Journal de bord n°61
Cette semaine par Patrice Franceshci, Capitaine de La Boudeuse

Construction d'une Pinisi à Tanah Beru

La Boudeuse et les marins Bugis d'Indonésie

Ce furent des pirates réputés dans tout l'archipel malais au temps où le grand Joseph Conrad chantait leurs exploits dans ses romans… Les Bugis… De sacrés marins issus des innombrables îlots du sud des Célèbes, qui écumaient jadis la mer de Java et toutes les mers limitrophes, de Bornéo aux Moluques et des îles de la Sonde à la Nouvelle-Guinée. C'était au temps où cette énigmatique région du sud-est asiatique était dominée par la lointaine et puissante Hollande.
Depuis, les Célèbes ont troqué leur nom pour celui de Sulawesi, les hollandais ne sont plus qu'un vague souvenir dans les livres d'histoire, l'archipel malais est devenu l'Indonésie, et les Bugis se sont transformés en paisibles marchands des mers. Ainsi va l'histoire… Mais les Bugis n'ont rien perdu de leurs qualités de marins en perdant leur aura de pirates. Ils "écument" toujours les mêmes eaux sur leurs mêmes navires traditionnels en bois, les fameuses "pinisis". Et d'eux dépend maintenant une grande partie du commerce de cabotage dans l'archipel indonésien.
Les "pinisis" étaient jadis de superbes goélettes à sept voiles aux étraves élancées et aux poupes surélevées couronnées de déambulatoires. Elles atteignaient communément les 50 mètres de long pour près de 10 de large. Ce n'était sans doute pas ce qui se faisait de mieux sur les mers, mais les "pinisis" convenaient parfaitement à leur fonction. Bien sûr, avec le temps et l'avènement du moteur, elles ont évoluées dans leur architecture, les coques se faisant plus pansues pour le commerce et les voiles tendant à devenir "optionnelles". Mais ainsi va aussi l'histoire…
Quoi qu'il en soit, l'Indonésie reste l'un des derniers pays du monde où subsiste de manière si vivace un commerce traditionnel à bord de navires traditionnels. On parle de 800 "pinisis" en activité. Des "pinisis" qui, avec leurs marins bugis, ravitaillent des milliers d'îles et d'îlots isolés ou trop petits pour disposer d'infrastructures portuaires. C'est dire l'importance de ce commerce dans cette partie du monde.
Pour La Boudeuse et son équipage, les Bugis et leurs "pinisis" ne pouvaient qu'être un passage obligatoire sur la route de l'océan Indien. Un passage en forme de vie commune avec ces hommes pour la sixième expédition de notre tour du Monde des "peuples de l'eau". Une expédition dont la méthode et l'esprit restent les mêmes que précédemment : le partage. Nous voilà ainsi abandonnant le Pacifique pour proposer à un équipage Bugis de le suivre dans son cabotage d'île en île en mêlant nos existences sur nos deux navires naviguant de conserve…
Dans les derniers jours de décembre 2005, nous quittons donc Darwin en Australie pour gagner d'une traite Macassar, l'antique capitale des Célèbes, foyer le plus important de marins bugis. 1 500 milles à peine de traversée mais au pire moment de l'année. La mousson de nord-ouest succède devant nous à la saison des cyclones laissée derrière nous… De carybe en Scylla… Pas une journée sans grains de tempête, coups de vents violents, averses diluviennes, éclairs dantesques. Et il en sera ainsi deux mois durant. Avec de surcroît des mouillages qui ne tiennent nulle part, même sous le vent des côtes… Mais comme l'histoire, ainsi va la vie, et on s'habitue vite à n'avoir guère de répit, de jour comme de nuit, même au bout de vingt mois de mer éreintant…
Après avoir atteint Macassar, nous décidons de gagner la petite baie de Tanah Beruh à 120 milles à l'est pour mieux comprendre qui sont les Bugis et ce que sont précisément leurs navires. Car c'est là que se trouve le plus vaste chantier de construction de "pinisis" Bugis. Un spectacle impressionnant : à même la plage se dressent les coques en gestation d'une quarantaine de navires, à tous les stades de construction, leurs étraves battues par les flots. Une image presque biblique avec des armées de charpentiers fébriles accrochés aux flancs de ces navires immobiles sur le sable.
Deux semaines durant nous nous mêlons à l'une de ces équipes de charpentiers, partageant son travail et parfois sa vie la plus intime comme lorsque au cours de l'enterrement d'un de leurs anciens, nous sommes conviés à porter son cercueil.
Ce travail des charpentiers de marins Bugis, nous l'apprenons avec la modestie de néophytes. Car ici, on bâti sans plans, à l'instinct et à l'expérience. Tout un art. Mais nous venons de la mer, La Boudeuse et ses lignes élancées, inconnues ici, ont fait sensation dès notre arrivée et notre modeste participation est accueillie avec bienveillance…
Malgré tout, la vérité oblige à dire que la construction des "pinisis" n'est guère un modèle du genre eu égard aux standards occidentaux, même si le résultat final est d'une beauté esthétique indubitable. Le "bois de fer" et le teck, venus de Bornéo ou de Nouvelle-Guinée, sont à peine séché avant d'être grossièrement débité pour former bordés et membrures, tout est ajusté à la main, sans grand outillage et, au final, le calfatage se révèle sommaire. Les Bugis n'en ont cure. Leurs navires sont fait pour durer une quinzaine d'années tout au plus et sont rentables bien avant cela. L'économie des chantiers de "pinisis" peut tourner ainsi à plein régime…
La " Sumber Abadi " - source éternelle - est une "pinisi" parmi tant d'autres, rencontrées au hasard de nos recherches à Macassar. Elle a son port d'attache à Sumbawa dans les îles de la Sonde. Neuf hommes composent son équipage. Lors de notre rencontre, ils achèvent le chargement d'une cargaison de riz à destination de l'île de Flores. Notre proposition de la suivre en permutant une partie de nos équipages respectifs semble les séduire et sans plus d'histoire, nous levons l'ancre de conserve par une nuit de grains violents qui nous ont fait déraper dans l'après-midi. Direction le sud.
Au cours des jours suivants, nous découvrons l'inconfort des "pinisis" et la vie plus que rude de leurs marins. On dort à même le pont dans tous les recoins laissés libres par le chargement, les repas sont frugaux, cuisinés à la va-vite dans un espace minuscule inutilisable par mauvais temps, rats et cancrelats courent de partout comme au bon vieux temps de nos ancêtres de La Boudeuse de Bougainville, et pour naviguer il faut se contenter du simple compas rangé dans un tiroir : pas de cartes, pas d'électronique, rien… Et les heures à la barre sont épuisantes tant celle-ci réclame de soin, embarquant le navire à la moindre seconde d'inattention. En comparaison, la barre de La Boudeuse semble une merveille de souplesse aux Bugis. Comme nos conditions de vie : " c'est comme un hôtel ici " avait remarqué d'emblé, émerveillé, Hansour, le second de la " Sumber Abadi " en s'installant dans la cabine que nous lui avions réservée. Et de nous demander ensuite si par hasard nous n'engagerions pas des Bugis avec nous… Mais c'est déjà fait et quatre d'entre eux font désormais partie de notre équipage…


A bord de la " Sumber Abadi ", femmes et enfants se mêlent aux Bugis : familles, passagers, amis, tout le monde parait avoir droit à une place et l'on se retrouve vite entassés les uns sur les autres. Pour passer le temps, tout ce monde joue aux dominos et surtout, ne cesse de bavarder dans un vacarme assourdissant…
Bientôt nous franchissons le détroit de Komodo, domaine des fameux "dragons ". un détroit en forme de labyrinthe, stupéfiant de beauté avec ses montagnes déchiquetées et ses couleurs indéfinissables où se retrouvent toutes les teintes du vert en d'immenses camaïeux drapant les montagnes sous des lumières sans cesse changeantes. Nous filons alors plein est suivant la côte de Flores sous un soleil revenu. Enfin, après une nouvelle journée de mer, nous atteignons la baie de Ende, but de notre voyage. La " Sumber Abadi " mouille ses ancres au milieu d'un fouillis d'autres "pinisis" débarquant déjà leurs chargements venant de toutes les provinces d'Indonésie et, dès le lendemain, des colonnes de coolis s'affairent sur le pont pour décharger " notre " riz.
Une belle expérience que ce partage de vie avec les Bugis dans leurs chantiers de construction de "pinisis" et à bord de l'une d'elle pour un périple hors norme. Ce pourquoi nous ne quittons l'équipage de la "Sumber Abadi" qu'au cours de son voyage de retour, dans un concert de cornes de brumes et d'embrassades, en sachant de part et d'autre que nous ne serons pas prêts d'oublier cette aventure commune…

Patrice Franceschi
Capitaine de La Boudeuse

 

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