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« Journal de bord » de la semaine (n° 69)
par François-Mathieu BRE,
lieutenant mécanicien à bord de « La Boudeuse ».



Mer Méditerranée, 1er juillet 2007.


Nous n'avions pas encore eu l'occasion de parler d'eux, et nous ne les connaissions de toute façon pas assez pour en dire quoi que ce soit... "Alors c'est qui eux?"

Voici un mois, « La Boudeuse » mouillée dans l'anse de Praïa (Cap vert) se vit abordée par une bande de pirates. L'équipage alors en plein labeur avait pris des allures de fourmilière et s'affairait à offrir à la vieille dame les premiers soins esthétiques qu'un tour du monde en trois ans et une arrivée imminente à Bastia (son port de départ) réclamaient évidemment. "Ohé « La Boudeuse! »"
J'enjambai l'entrée de la machine et comme les autres me penchai, curieux, par dessus la lisse. Cette voix était celle d'un énorme sourire au beau fixe sous les yeux rieurs d'un solide gaillard.
Juchés aussi bien que possible sur la montagne de sacs dont ils avaient submergé « Commerson » (l'annexe semi-rigide de 5m de la Boudeuse), ils avaient l'air amusant d'un tas de moussaillons gauches et terriens...
"C'est la Réunion!" lança un autre sourire, perché celui-là, en tête d'un corps taillé dans un mât de flèche. Ah mais c'est vrai ça, il devait nous arriver cinq mousses réunionnais âgés de 18 à 25 ans! A la question " ça vous dirait de voir la vie qu'on mène sur un trois-mâts qui bourlingue ?", ces intrépides là auraient répondu "oui bien sûr, tout de suite!". A leur tête, l'équipage reconnut son ancienne cuisinière réunionnaise Gilda Tinlot et son ancien bosco Richard Madrange.
Le capitaine les accueille à son bord, et puisqu'il ont eut la bonne idée d'arriver peu avant midi, lance aussitôt un pot de bienvenue : "Messieurs, le bar est ouvert!"
Nous les regardons curieux et amusés se présenter, et déjà les caractères se dessinent. Il y a Laury, cette crevette de quarante-cinq kilos à peine, timide et sûrement un peu impressionnée, 22 ans, étudiante en biologie. Posé et sur de lui, Alexis, kiné à 22 ans. Egalement sûr de lui, Laurent 24 ans prépare le concours de professeur des écoles. Bien campé, le joyeux Matthieu, 20 ans, en première année de licence d'anglais ne se démonte pas plus que ces nouveaux compagnons. Enfin Mickaël, cadet de la troupe (c'est lui le second sourire, galbé comme un aviron) semble en être le rayon de soleil. Ce boute-en-train de 19 ans sort d'un BEP "machines marines"... (comme moi il y a ... aïe presque dix ans déjà...) Chouette un collègue!
Donc vous vouliez voir la vie d'un trois-mâts... Dès les premiers instants les choses sont claires: "Vous n'êtes ni passagers, ni observateurs, vous allez être intégrés à l'équipage..." Et là, justement, l'équipage il pique la rouille, traite, repeint, soude, graisse, démonte, remonte... Allez, main gauche marteau à piquer, main droite brosse métallique. Action
Les cinq premiers jours nous permirent de faire connaissance, d'établir quelques bases de fonctionnement à bord; et très vite les premières complicités se tissèrent. Il y eut leur première manoeuvre de mise à quai, pour « soutage » gasoil, où ils s'illustrèrent dans le rôle de lamaneurs fraîchement et brièvement briefés; leur premier mal de mer, contre lequel nous constatâmes avec plaisir qu'ils se battaient et non ne se laissaient aller. Tant mieux, car sans cette volonté ce mal peut durer longtemps... très longtemps! Avec plaisir nous leur présentâmes Neptune et son chancelier à l'occasion d'un "petit baptême" (passage du tropique du cancer)...
Rapidement, deux d'entre eux furent même suffisamment d'aplomb pour me suivre "au fond du trou". Chaleur, odeur de gasoil et métal hurlant... Bienvenue à la machine messieurs!!! A mon grand étonnement Alexis et Mickael se prennent au jeu: c'est dit, la machine comme le pont aura droit aux honneurs de nos pinceaux!
Forcément, ce sont eux que je connais le mieux: Curer les fonds, gratter derrière les caisses à gasoil, lessiver, traiter... ça vous soude une équipe! Ils se voient eux aussi affublés du traditionnel surnom de "bouchons gras" et se battent au nom de "la machine" dans les inévitables "combats" pour quelques précieuses gouttes de convertisseur de rouille ou de peinture noire dont "le pont" a lui aussi tant besoin en ce moment...
Je leur tire mon chapeau à ces copains embarqués mousses et devenus presque matelot. En quelques jours, d'instructions sécurités en initiation au RIPAM* ils vous gréent une manche à incendie en moins d'une minute et vous annoncent clairement de nuit, par radio: "Navire à propulsion mécanique de plus de cinquante mètres, deux quarts avant bâbord, contre bordier, distance environ six miles"...
Alors qu'ils ne se connaissaient pas en arrivant, ils forment maintenant un groupe soudé au groupe avec l'énergie et l'inertie que cela entraîne... Il ont ressenti "l'Esprit" du navire et du métier et la difficulté était là.
Belle rencontre!

*RIPAM: Règlement International de Prévention des Abordages en Mer

 

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